
Aux Jeux de Turin, Clara Hughes a contribué à la médaille d'argent du Canada lors de la poursuite par équipe.
Photo Martin Chamberland, La Presse
Personnalité sportive de l'année de la Presse
«Ce que j’aime le plus quand je repense aux Jeux, c’est de savoir que je n‘étais pas à mon mieux, mais que j’ai été capable de trouver en moi les ressources pour repousser mes limites physiques et émotionnelles. Ce n’est pas la médaille d’or qui rend cette course si spéciale. C’est mon combat pour y arriver.»
Pour Clara Hughes, l’année 2006 a bien mal commencé. La patineuse de vitesse se remettait à peine d’une pneumonie quand elle s’est présentée à l’anneau de Calgary, au début janvier. Lors de son premier 3000 m, elle est passée à 30 secondes – aussi bien dire un siècle – de son record personnel.
«Je n’avais pas patiné aussi lentement depuis l’année de mes 16 ans», raconte Hughes, qui a soufflé 34 chandelles à la fin septembre. À six semaines des Jeux olympiques de Turin, les choses n’auguraient pas très bien pour la résidante de Glen Sutton.
On connaît la suite. Aux Jeux, Hughes a fini neuvième du 3000 m. Elle a ensuite contribué à la médaille d’argent du Canada lors de la poursuite par équipe. La table était mise pour son épreuve fétiche, le 5000 m, qu’elle a gagné de la plus remarquable des façons: en puisant au fond de ses réserves pour combler, dans le dernier tour, un retard de près de deux secondes sur l’Allemande Claudia Pechstein, reine de la distance depuis les Jeux de Lillehammer.
Après avoir franchi la ligne d’arrivée, Hughes s’est écroulée au bord de la patinoire, incapable de faire une enjambée de plus. Crevée, épuisée, vidée, mais aussi pleine de joie – la joie d’avoir déjoué les probabilités pour réussir la course de sa vie. C‘était sa cinquième médaille olympique, sa première en or, 10 ans après les deux bronzes en cyclisme sur route d’Atlanta, et quatre ans après le bronze du 3000 m de Salt Lake City.
Faible, désespérée
«Pendant toute la période précédant les Jeux, je me sentais vraiment faible et désespérée, dit Hughes. Ça a commencé à changer dans la semaine avant le 5000 m, après la poursuite par équipe. Il a fallu que je me convainque que j’avais une chance de gagner. La plupart des gens qui m’entouraient ne croyaient pas que j’avais le moindre espoir d’y parvenir – et moi non plus. Ça a été presque une métamorphose.»
Quelques jours avant la course, l’entraîneur québécois Gregor Jelonek a pris Hughes à part. «Il m’a regardée dans les yeux et il m’a dit, Clara, n’oublie jamais que personne – personne – n’est capable de souffrir plus que toi. Si tu crois en toi, tu peux gagner. Je me suis alors dit que ma tête pourrait me mener à la victoire, même si mes jambes ne le pouvaient pas.»
«Ce que j’aime le plus quand je repense aux Jeux, c’est de savoir que je n‘étais pas à mon mieux, mais que j’ai été capable de trouver en moi les ressources pour repousser mes limites physiques et émotionnelles. Ce n’est pas la médaille d’or qui rend cette course si spéciale. C’est mon combat pour y arriver.»
C’est pour ce moment de grâce en terre turinoise que La Presse et ses lecteurs ont élu Clara Hughes personnalité sportive québécoise de l’année 2006. Mais ce n’est pas seulement pour ça. C’est aussi, et peut-être même surtout, pour ce qu’elle a fait après sa victoire. Elle a immédiatement annoncé qu’elle puisait dans ses économies pour donner 10 000 $ à Right to Play. La fondation de l’ancien patineur Johann Olav Koss utilise le sport pour venir en aide aux enfants du Tiers-Monde.
Le matin de sa course, Hughes a vu à la télé un documentaire sur le travail de Right to Play en Ouganda. Elle a décidé de faire sa part et d’imiter le patineur américain Joey Cheek, qui avait versé son boni de médaillé de 40 000 $ à la fondation, quelques jours plus tôt. «Je me suis dit que je pouvais faire quelque chose. Mais pour qu’on m’entende, il fallait que je gagne», dit-elle.
Hughes a gagné. Et elle a mis les Canadiens au défi de faire leur part eux aussi. Ils ont répondu à l’appel. Plus de 430 000 $ ont été récoltés. «Je rêvais d’aller chercher 100 000 $. C’est incroyable d’avoir amassé autant d’argent. Mais ce qui n’a pas de prix, c’est l’intérêt que ça a suscité pour Right to Play», dit Hughes.
En mai, l’athlète originaire de Winnipeg s’est rendue en Éthiopie avec six autres athlètes, dont la fondeuse canadienne Beckie Scott. Elle a passé cinq jours dans la capitale, Addis-Abeba, afin de se familiariser avec le travail qu’effectue Right to Play.
«J’ai été inspirée par bien des gens, mais surtout par les entraîneurs, des jeunes handicapés qui grandissent dans les coins les plus pauvres de la ville et à qui on enseigne le leadership. Ces jeunes deviennent ensuite des entraîneurs dans leur communauté.»
Cette plongée dans un univers de pauvreté a été une révélation pour la patineuse. Elle s’affaire présentement à recruter des athlètes canadiens – le kayakiste ontarien Adam van Koeverden a déjà dit oui- pour une autre mission africaine. «Je suis chanceuse de pouvoir faire une différence dans le monde, plutôt que de juste tourner en rond sur des patins», souligne-t-elle.
Faire une différence est un credo pour Hughes, qui agit depuis longtemps comme mentor auprès de jeunes athlètes. «J’ai moi-même été formée par la vision de Gaétan Boucher aux Jeux de Calgary. Ça a planté le germe du sport et de l’olympisme en moi. Je suis toujours consciente du fait qu’il y a des enfants qui me regardent quand je parle ou lorsque je patine. C’est ma responsabilité de leur donner le bon message: un message d’esprit sportif et d’espoir.»





