
Se tirer dans le pied en se coupant le doigt…
La saison de patinage de vitesse avance à grands pas. Aujourd’hui commence à Calgary la quatrième Coupe du monde de l’année, à un peu plus de deux mois des Jeux de Vancouver.
Les trois premières Coupes du monde ont été très différentes les unes des autres. À Berlin, au début de novembre, j’ai fini sixième dans le 3000 m. J’ignore pourquoi, mais je me sentais comme une patineuse inexpérimentée, comme si je plongeais dans l’inconnu. Sur la ligne de départ, je me demandais où pouvait bien être la patineuse norvégienne avec qui j’étais jumelée, quand tout à coup, mon entraîneuse, Xiuli Wang, a patiné jusqu’à moi et m’a lancé, «Clara, tu es dans le mauvais couloir!». Je n’étais même pas fâchée contre moi-même – c’était juste drôle!
J’étais plus concentrée la semaine suivante, à Heerenveen, aux Pays-Bas, où j’ai pris la cinquième position, toujours dans le 3000 m. Mais la troisième Coupe du monde, celle de Hamar, en Norvège, était la plus importante pour moi. C’était la seule de la saison où il y avait un 5000 m, la distance sur laquelle j’ai gagné la médaille d’or aux Jeux de Turin. Il me fallait un top 6 pour confirmer ma qualification pour les Jeux de Vancouver.
Ça a été une journée vraiment bizarre. Dès mon réveil le matin de la course, j’ai senti que quelque chose était «off». Je n’avais pas la concentration parfaite qui est requise un jour de compétition.
Une heure avant la course, j’ai entrepris ma routine habituelle. Notre thérapeute m’a massée pendant sept minutes pour stimuler mes jambes, puis j’ai fait 17 minutes d’échauffement sur un vélo stationnaire. Ensuite, j’ai enfilé ma combinaison, mes lunettes et mon bonnet pour aller faire des exercices d’agilité et d’étirement au centre de l’anneau. Et 12 minutes avant la course, j’ai sauté sur la glace, dans le couloir d’échauffement.
C’est là que ça s’est gâté. À cinq minutes du départ, j’ai vu ma coéquipière Kristina Groves devant moi. Elle se préparait pour sa course elle aussi et essuyait les impuretés sur ses lames avec la manche de sa combinaison. Je me suis dit que je devrais faire la même chose, au lieu d’utiliser mes doigts, car je risquais de me couper.
Ce qui devait arriver arriva : environ une minute avant le départ, je me suis fendu un doigt avec ma lame! Au même moment, Xiuli est arrivée en catastrophe: j’avais oublié de fixer sur moi le transpondeur qui permet de mesurer nos temps de passage. Si j’avais couru sans le mettre, j’aurais été disqualifiée!
Je me suis finalement présentée sur la ligne de départ, le doigt en sang, en me disant que j’allais peut-être enfin me réveiller! Les premiers tours, je sentais une substance chaude et visqueuse qui coulait sur ma main – et pour faire exprès, c’était la main droite, celle qui fait un mouvement de pendule. J’avais du sang partout. Certains tours se sont bien passés, mais dans l’ensemble, je n’étais pas entièrement engagée. Je me sentais à l’extérieur de moi-même, comme un spectateur.
Je me suis qualifiée pour les Jeux en finissant quatrième, juste devant Kristina. Mais je sais que je suis meilleure que ça. Il faut que je travaille sur ma préparation mentale comme je l’ai fait pour ma préparation physique.
Cela dit, c’est tout à fait moi : ça me prend beaucoup de temps pour que tout clique. On dirait que lorsqu’il n’y a rien qui cloche, je m’arrange pour créer des problèmes. C’est presque comme s’il ne me restait en réserve qu’un certain nombre de moments de concentration parfaite et que je les gardais pour quand ça compte vraiment, comme aux Jeux olympiques. Parfois, je m’inquiète: et s’il ne m’en restait plus? C’est terrifiant de penser à ça!
Au cours des derniers mois, j’ai eu l’impression de me taper la tête contre le mur à force de travailler sur ma technique. Le processus a été très douloureux et je pense qu’il a eu pour conséquence d’engendrer chez moi des pensées négatives dont je dois me débarrasser. Il faut que je cesse de voir la noirceur et que je me concentre sur la lumière.
Un des problèmes, à Hamar, c’est que je pensais beaucoup à ce fameux top 6 avant et même pendant la course. Ce n’est pas la bonne approche pour moi. Je ne dois pas penser à gagner les courses, mais plutôt à l’efficacité du mouvement et à l’intensité de l’effort que je dois déployer sur la glace. C’est bonne leçon à l’approche des Jeux olympiques, où je vais avoir beaucoup de pression: la pire chose que je pourrais faire serait de penser à la victoire et au podium.
Il me reste deux Coupes du monde, à Calgary cette semaine et à Salt Lake City la semaine prochaine. Puis viendront les essais olympiques, à Calgary, à la fin décembre. Je ferai le 5000 m même si je suis déjà qualifiée, pour m’entraîner. Il me restera ensuite un dernier 5000 m, à la qualification continentale, les 23 et 24 janvier, où je participerai aussi au 1500 m et au 3000 m.
Quelques patineurs ont commencé la saison sur les chapeaux de roues. Impossible de ne pas le remarquer. Ma coéquipière Christine Nesbitt, qui a gagné deux fois le 1000 m et une fois le 1500 m en Coupe du monde, vole sur la glace. Kristina Groves a eu un de ses meilleurs 1500 à vie à Hamar.
C’est une source de motivation supplémentaire que de voir des patineurs être très rapides. Mais je dois aussi me rappeler qui je suis. Je ne serai jamais une athlète qui gagne toute l’année. Mes succès sont plutôt sporadiques, mais bien planifiés. Les Olympiques, c’est une course d’un jour. Et ma plus grande force, c’est justement ma capacité à tirer le plus grand profit de ce genre d’occasion unique. Surtout si mes adversaires ont tendance à me sous-estimer…









