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En route vers l’Europe

Clara Hughes, La Presse,

Wednesday, October 28, 2009

Calgary, Alberta

J’ai reçu ces derniers jours beaucoup de courriels de félicitations après avoir gagné le 3000 m et le 5000 m lors des épreuves canadiennes de sélection en vue des Coupes du monde de l’automne, la semaine dernière, à Richmond.

Le problème, c’est que je ne suis pas du genre à me satisfaire d’une victoire si je n’ai pas connu une bonne course. Même si j’avais fait des progrès depuis la dernière fois qu’on s’est parlés, j’éprouvais encore des problèmes techniques. Gagner à Richmond ne signifiait donc rien pour moi. Je n’avançais pas comme je le voulais sur la glace.

Je suis dure envers moi-même. Mais je suis aussi réaliste et ça explique mes succès passés. Je ne me satisfais pas d’une victoire si je n’ai pas accompli ce que j’exigeais de moi-même sur les plans physique, technique et mental.

Mais ça va mieux maintenant. Le point tournant est survenu jeudi dernier, quand j’ai participé à une marche caritative en compagnie d’un ami, Duff Gibson, champion olympique de skeleton en 2006.

J’avais encouragé financièrement sa campagne «A Dare to Remember» au profit de la Fondation Stephen Lewis et je voulais assister au départ de la marche, au Parc olympique du Canada, à Calgary. Duff devait transporter cinq gallons d’eau sur une distance de 12 kilomètres en hommage aux millions de jeunes Africaines qui font cela tous les jours pour fournir de l’eau à leur famille.

Quand je suis arrivée sur place, un bénévole m’a demandé si j’allais marcher et je me suis dit «pourquoi pas?». J’ai décidé de parcourir les 12 km avec Duff et une quinzaine d’autres personnes (mais sans transporter d’eau). Je n’avais rien à manger, mais il faisait un temps magnifique, j’étais chaussée d’espadrilles et l’atmosphère était tellement positive que je ne pouvais tout simplement pas dire non. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour l’entraînement, mais bon!

Ça nous a pris environ trois heures. Je n’oublierai jamais la dernière montée, au rythme des tambours. Au sommet de la colline, des centaines d’écoliers nous attendaient avec leurs bidons. Un petit groupe d’élèves, assis en cercle, suivaient le rythme de leur professeur sur leurs tambours. Pour les marcheurs, c’était un moment très fort.

C’était la journée de Duff, pas la mienne. J’étais juste une personne comme les autres dans le groupe et c’était agréable d’être anonyme. Je me sentais bien. Je n’avais pas de cause à défendre et on ne s’attendait à rien de ma part. J’ai réalisé que mes frustrations récentes étaient directement reliées au sentiment d’être piégée dans un système et un programme d’entraînement.

C’est tellement moi. J’ai besoin, par moments, de me sentir libre et spontanée et de faire quelque chose juste parce que j’ai le sentiment que c’est la bonne chose au bon moment. C’est ce que représentait pour moi cette marche avec de vieux et de nouveaux amis, au profit de la recherche sur le VIH-sida en Afrique et des œuvres d’un grand Canadien, Stephen Lewis.

Depuis cette belle journée et ce geste simple, je sens un souffle de liberté s’insinuer en moi, qui me permet d’avancer de nouveau. Je ne me sens plus aussi coincée. Lundi matin, j’ai patiné 25 km et mes jambes ne m’ont pas fait mal, elles ont porté mon corps sur la glace sans que je ne sente la brûlure habituelle.

Je pars vendredi pour l’Europe, où je vais prendre part à trois épreuves de Coupe du monde à Berlin (6-8 novembre), Heerenveen (Pays-Bas, 13-15 novembre) et Hamar (Norvège, 21-22 novembre). L’épreuve la plus importante pour moi est celle d’Hamar, car c’est la seule où il y a un 5000 m. Je suis pré-qualifiée sur la distance pour les JO parce que j’ai fini deuxième au championnat du monde, l’an dernier, mais je dois faire un top 6 pour conserver mon laissez-passer.

J’adore patiner à Hamar, c’est mon ovale préféré. Un de mes mentors, le fondateur de Right to Play, Johan-Olav Koss, y a remporté trois médailles d’or lors des Jeux de Lillehammer. Johan a joué un grand rôle dans ma carrière ces dernières années, tant sur le plan humain que sportif. Je suis très chanceuse d’avoir ce lien avec lui.

Je suis aussi très contente de voir qu’une de mes nouvelles partenaires d’entraînement, la jeune Québécoise Justine L’Heureux, viendra avec nous en Europe. Elle s’est qualifiée comme substitut dans le 500, le 1000, le 1500 et le 3000! Elle va pouvoir courir sur différentes distances en Coupe du monde. Elle a connu une progression remarquable depuis qu’elle a commencé à s’entraîner avec nous en Arizona, en mai. Lors des sélections, elle a fini à seulement un dixième de Cindy Klassen sur 1000 mètres! Elle est tellement positive et enthousiaste. Même quand l’entraînement est pénible, elle est toujours prête. Elle a beaucoup ajouté à mon groupe d’entraînement, qui comprend aussi entre autres les olympiennes Shannon Rempel et Kristina Groves.

Je ne vise pas de résultat précis cet automne. Je veux juste patiner en visant la perfection de mouvement et la fluidité. Je me concentre sur le processus, sur la réussite de chaque enjambée et de chaque croisement. Je veux juste continuer à construire sur ce que j’ai accompli jusqu’ici et me laisser patiner. Je peux livrer de grandes performances, car j’en ai la capacité mentale et physique. J’ai hâte de voir ce que ça va donner contre les meilleures au monde.

La vice-championne du 5000 m des Jeux olympiques de Turin, Claudia Pechstein, ne sera toutefois pas là, à moins d’un revirement. Elle vient d’être entendue par le Tribunal arbitral du sport après avoir été pincée pour dopage. Son absence ne fait pas de différence pour moi. Je ne me suis jamais préoccupée de mes adversaires. Je me concentre sur ce que j’ai à faire et à le faire du mieux que je peux.

Tant qu’à ça, je pourrais me préoccuper de la Tchèque Marina Sablikova, qui a gagné tous les 5000 m depuis les derniers JO, sauf peut-être un. Mais je ne ferai pas ça, car je sais qu’elle peut avoir un bon ou un mauvais jour. Et aux Olympiques, tout se joue en une journée. Une des choses que j’ai apprises dans les quatre Jeux auxquels j’ai participé, c’est que tout ce que tu as fait dans ta vie jusque-là ne compte pas. Ce qui compte, c’est ce que tu peux faire le jour de la course et ce que tu peux aller chercher en toi-même.

Quant au dopage, je suis dans le sport depuis 20 ans et j’ai tout vu. Ça m’importe peu. Je n’ai pas de contrôle sur ce que font les autres, qu’ils respectent l’éthique sportive ou non. Je sais qu’il y a des tricheurs dans les deux sports que j’ai pratiqués, le cyclisme et le patinage de vitesse, mais je crois toujours que je peux être la meilleure le jour de la compétition. Je crois toujours que mon meilleur peut être meilleur que celui de n’importe qui dans le monde. Si je me concentrais sur le côté sombre du sport, j’aurais abandonné depuis longtemps.

De toute façon, en patinage de vitesse, peu importe que tu sois fort ou non, si tu n’as pas une bonne technique, tu ne gagneras pas. Le dopage existe, mais je sais comment je me comporte et comment les gens qui m’entourent se comportent. Et nous gagnons sans nous doper. Je suis championne en titre dans le 5000m, alors je ne me préoccupe pas de ce qui arrivera avec Pechstein. Peu importe ce qui se passera, j’aurai toujours gagné la médaille d’or à Turin.

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